LES TRADITIONS MUSICALESDU BURKINA FASO
d'après Oger Kaboré, Chargé de recherche au CNRST de Ouagadougou :
in " Découvertes du Burkina, Tome I " .- Saint-Maur : Sépia, 1993. - pages 79 à 96.
Cet exposé ne peut prétendre à l'exhaustivité tant le sujet est vaste. Il peut être considéré comme une introduction à la connaissance de ces musiques et aura atteint son but s'il suscite et nourrit réflexions et débats.
Soulignons une permanence : les africains reconnaissent à la musique une origine métaphysique et que ses principes et ses secrets ont été révélés aux premiers hommes par des génies. D'ou la notion philosophique et religieuse du sacré qui entoure le son, la parole et certains éléments matériels de l'expression musicale.
Quelques considérations générales.- Un caractère fondamentalement nègre.
Il est lié à plusieurs phénomènes propres à la créativité musicale dans nos sociétés.
. Le rythme :
C'est une donnée essentielle. Aucune expression musicale de nos pays n'échappe à l'empire du rythme. Il confère une identité particulière à chaque forme musicale. Il est le trait distinctif aussi bien entre les genres musicaux qu'entre les différentes sociétés en présence.
. La monotonie et variation :
La répétition des motifs rythmiques et mélodiques caractérise la musique traditionnelle autant instrumentale que vocale. Derrière une apparente monotonie parfois lancinante voire obsédante se cache une architecture sonore rigoureuse faite de motifs musicaux capable de varier à l'infini.
. Rapport avec le langage :
Les relations entre musique et langage ne sont plus à démontrer. La musique étant aussi un monde de communication, l'influence que la langue exerce sur elle est déterminante. Ceci est particulièrement évident pour les langues à " tons " dons les règles linguistiques doivent être respectées si l'on veut rendre intelligible l'instrumentation d'un message ou la mélodie d'un chant.
Le jeu du tambour " bendre " des moosé qui accompagne les longs panégyriques des chefs est fondé sur ce principe. Le xylophone dagara " dègaar " aurait été confectionné, selon la légende, au son d'un ancêtre mourant.
. La vivacité :
Trait dominant de la musique nègre, elle invite à l'action plus qu'à la contemplation. La musique nègre déborde de vie même dans les manifestations mortuaires. On pleure et chante les morts en dansant sur les notes claires et perçantes, des trompes, harpes, xylophones et tambours…
Ce trait déroute souvent les étrangers à la culture africaine.
. Le caractère fonctionnel :
L'art pour l'art est une notion quasi-inconnue dans l'Afrique traditionnelle. Les compétences artistiques des artistes tant professionnels qu'amateurs sont canalisées vers des préoccupations sérieuses liées à la reproduction et à la permanence des communautés humaines. L'expression musicale n'est jamais gratuite, qu'elle vise à affecter la relation entre l'humain et le divin ou simplement le cours des évènements naturels ou sociaux.- Richesse et variété des traditions musicales du Burkina Faso.
La richesse culturelle du Burkina Faso est sans aucun doute liée à sa grande diversité ethnique. Une soixantaine d'ethnies composent le puzzle burkinabè, chacune avec ses expressions culturelles aussi spécifiques que diverses.
Le peuple burkinabè est majoritairement rural et s'exprime avec fierté, sans complexe, à travers des modes artistiques traditionnels d'une qualité et d'une beauté admirable. Rappelons que contrairement au musiques populaires et festives destinées aux profanes, les musiques savantes, ésotériques ou sacrées ne sont pas toujours données à entendre sur la place publique, encore moins sur une scène à l'occidentale. Par ailleurs, instruments et genres musicaux reflètent fidèlement la " géographie culturelle " du Burkina Faso.
Au nord sahélien, peuplé en majorité de populations de pasteurs nomades, les instruments sont légers et évidemment portatifs : flûtes, luth, vielle monocordes dont les Peul, Bella et Touareg tirent des mélodies élégantes et poétiques.
Par contre, dans les régions de grands agriculteurs sédentaires, dominent tambours cylindriques, en sabliers ou calebasses, instruments rythmiques par excellence qui s'accommodent des activités agricoles et de leurs rites. C'est le cas des moose, des gourmantché…
Dans l'ouest et le sud-ouest, chez les bwaba, lobi, dagara et jusque chez les wara et siamoux en passant par les bobo, toussian, nous pénétrons dans le royaume du xylophone qui y règne en maître absolu. Cette domination se justifie par l'originalité culturelle propre à ces peuples et par l'influence de la culture mandingue et de la langue jula.
On note une prédilection pour les aérophones : flute, flutes-sifflet, cornes chez les groupes ethniques qui cultivent une musique caractéristique des sociétés des masques : san, nuni…
Du point de vue organologique, même si beaucoup d'instruments sont identiques, leur taille, leur facture, ainsi que les modes d'appropriation sonores, rythmique varient sensiblement, apportant d'une région à l'autre une note particulière qui enrichit le paysage musical burkinabè.- Catégories et fonctions sociales.
. Les musiques de divertissement :
Destinées à la distraction, à la danse de réjouissance, ce sont des musiques qui n'ont d'autres fonction précise que le divertissement, même s'il y a toujours quelques leçons de morale ou des enseignements à tirer de ces manifestations.
Les musiques d'enfants
Très tôt sur le dos de sa mère, l'enfant burkinabè écoute les berceuses chantées par sa mère lors des travaux domestique. Plus tard, les chants d'enfants soutenus par des instruments de fortune participent à son éducation : langage, formation morale, intellectuelle et même éducation sexuelle.
Chez les adultes il est difficile, d'une ethnie à l'autre de faire la part entre les musiques de pure distraction et celles comportant une fonction plus ou moins importante. Par contre, lorsqu'à la faveur des grandes fêtes traditionnelles, après l'exécution des rites (phase ésotérique) les habitants se retrouvent pour danser et exprimer leur joie (phase exotérique), le caractère de divertissement apparaît nettement comme une satisfaction après l'accomplissement d'actes socialement vitaux. C'est le cas des cérémonies " midilema " chez les gourmanceba ou "nakoobo" chez les moosé de Koupéla.
La musique des cordophones comme le luth (koende) des moosé, l'arc musical des san (lonlon) ou des lobi (kankarma) est souvent utilisé par les célibataires pour se détendre ou séduire comme dans les soirées " soasga " des moosé animées au son d'un luth et rythmé par une calebasse.
Une mention spéciale doit être faite à la musique vocale des femmes dont l'immense répertoire alimente les cercles de danses au clair de lune comme les jours de fête Ce genre est commun à toutes les sociétés burkinabé, mais il est particulièrement développé chez les moosé (kigba) et chez les dagara (nuru)
Les thèmes de ces musiques de divertissement sont très variés : actualité sociale (évènements, faits divers), vie sentimentale, philosophie de l'existence, morale, politique traditionnelle…
. Les musiques de travail :
L'essentiel de ces musiques concerne les activités agricoles ou l'accent est mis sur l'effort collectif dans l'accomplissement des travaux manuels d'envergure. Ainsi, la musique des tambours rythme et accompagne les travaux collectifs des champs. Il existe même des structure traditionnelles spécifiques tel le " naam kamba " dans le Yatenga.
La thématique de certain chants qui accompagnent ces musiques de culture tourne autour de ces activités et des valeurs qui y sont liées : ardeur et courage au travail, pluie, amour sont signes de fécondité alors que la mollesse, la paresse, la gourmandise sont fustigées comme symbolisant la stérilité.
Les musiciens qui pratiquent ces musiques sont en général des amateurs et les instruments utilisés profanes. Ils doivent être légers et portatifs, c'est pourquoi l'on retrouve surtout des tambours cylindriques et d'aisselle chez mes moose et zaose, alors que dans les société de l'ouest du pays, le xylophone portatif joue le premier rôle (ex. le xylophone portatif bwaba au clavier incurvé).
En dehors des travaux champêtres, le travail domestique des femmes est souvent accompagné de chansons au contenu savoureux : damage du sol des maisons, moulure du mil, pilage. Le moulin traditionnel se transforme souvent en un lieu de libération de la parole féminine. Tour à tour solistes et choristes, elles étales pendant tout le temps que dure le travail un répertoire musical bien construit : amour, adultère, jalousies entre co-épouses..
Chez les femmes bissa damant la case d'une jeune mariée, au rythme des battoirs, des louanges sont adressées aux familles du jeunes couples. Le mari se sentira obligé de fournir boisson et argent sous peine de subir sarcasmes et moquerie de la part de parentes à plaisanterie.
On retrouvera sur le même principe des chants pour la pêche, la chasse, la coupe de bois, le tissage, la forge…
. La musique de cour :
Dans le paysage culturel burkinabè cette forme de musique est une donnée incontournable compte tenue de sa finalité. Son usage est en relation étroite avec l'organisation socio-politique de certains groupes ethniques à pouvoir centralisé : moosé, gulmanceba, yannse.
Les ethnologues ont trop souvent dénigrés ces musiciens sous le terme à connotation péjorative de griots. Ils ne chantent pourtant pas les louanges des riches pour flatter leur vanité à des fins vénales. Attachés officiellement à une cour royale, les Yuumba et Benda sont des compositeurs spécialisés d'une musique de cour hautement appréciée des dignitaires moosé. Ce sont des musiciens exceptionnels, préposés exclusivement au service du pouvoir traditionnel dont ils sont aussi l'organe d'information officiel.
La musique de cour est une musique savante, sous la conduite et la responsabilité du " ben naaba ", chef des tambours, pour qui aucune erreur n'est permise. Ils sont maîtres dans l'art de la transposition musicale du langage parlé au langage codé souvent hermétique au non initié.
Les panégyriques tambourinés des différentes dynasties comprennent louages, généalogies des souverains morts et vivants ainsi que commentaire sur les hauts faits passés.
M.Z. Kawada considère cette musique comme " un dispositif de communication de masse et de contrôle idéologique ". Sa fonction et de permettre au pouvoir d'affirmer sa puissance ou sa générosité et de dissuader adversaires réels ou potentiels.
Elle apparaît ainsi comme source pour l'histoire de nos société, même s'il ne s'agit que de l'histoire officielle. Ce genre musical est actuellement l'objet de nombreuses études pour mieux appréhender ce phénomène de langage tambouriné, ses techniques, son contenu idéologique, historique et socio-religieux.. Les musiques rituelles :
Nos sociétés rurales sont fondées sur la religion traditionnelle et ses nombreuses croyances. Une des fonctions essentielles de la musique est de servir de support aux nombreuses manifestation de la vie religieuse et initiatique. De la naissance à la mort, en passant par l'initiation pubertaire et le mariage, l'homme et la femme burkinabè evoluent dans un univers sonore continu.
La musique des traditions initiatiques :
- Chez les bwaba , le " tiro " est la cérémonie intitiatique relative au choix et à l'installation du devin. Au son d'une musique typique du " tiro " le futur devin doit prouver ses capacités en devinant l'emplacement d'objets symbolique préalablement cachés par les anciens.
- Chez les moosé, on note la présence permanente du tambour cylindrique dans l'initiation " baongo " des jeunes moosé
- Chez les gulmanceba et yaanse, le même type d'initiation confère au tambour le rôle d'instruire et de former les futurs responsables de la société.
- Chez les dagara, l'initiation " baogr " fait appel à une musique spécifique : le " baogr nyongru " genre récitatif à caractère muthique et le " baogr sèbr " genre populaire consavré à la partie festive de l'initiation. Les instruments utilisés sont le xylophone " lobri " et les sifflets " weli ".
. La musique de possession et de guérison :
Elle s'appui sur les croyances selon lesquelles certaines maladies sont causées par des génie.
Le " kindri " des moosé de Koupéla est un exemple typique. C'est un rite de possession qui concerne surtout les femmes. La musique et la danse sont très spécifiques et sont servies par un orchestre de tambours d'aisselle. Elles auraient des vertus thérapeutiques complémentaires aux bains chauds et aux décoctions préparées à base de plantes. Ce rite ne peut se dérouler sans la musique qui l'accompagne. On peut parler ici de véritable musicothérapie. On trouve une pratique similaire dans le nord, province de l'Oudalan, ou les bella de Markoye utilisent une musique interprétée au luth à quatre cordes pour soigner les troubles mentaux. Au cours d'un rite syncrétique (où se mèlent prières musulmanes et sacrifices animistes) la musique douce du luth est sensée calmer les nerfs du malade.
. Musiques de funérailles :
Dès que survient la mort, les rites sont soutenus d'un bout à l'autre par une série de musiques spécifiques à cet événement.
Chez les san et dagara, le tambour et le xylophone annoncent la funeste nouvelle grace à des rythmes distincts permettant de connaître de loin, le sexe de la personne disparue. Dans les sociétés initiatiques de masques ou de chasse ou chez les " nyonyonse " et les " sukomse ", société initiatiques moosé, des rythmes particuliers situent le rang social, la fonction et noms secret du défun. Dans nombre de sociétés, au cours du rite d'interrogation du mort sur les raisons de sa disparition, les instruments de musique accompagnent le mort à sa dernière demeure (exemple moosé). Chez les dagara, la musique du xylophone " lobri " est l'expression fidèle des paroles de lamentation des personne que la douleur rend muettes.
Les moosé ont développé un genre musical à part entière pour la mort d'une personne adulte : le " kuur yiila " : c'est la musique des tambours d'eau " wam-benda " ou " kolibri " qui accompagne les danses et chants féminin du " kusoasga (veillée funèbre).
Au Burkina Faso, comme partout en Afrique, les traditions musicales se confondent avec les réalités de la vie sociales qu'elles expriment. Il est difficile d'imaginer une activité importante sans le secours d'une musique appropriées.. La musique est partout présente, assurant la cohésion sociale dans les activités festives, politiques, de travail, tout en ouvrant des brèches de communication entre le monde visible et le monde invisible lors des cérémonies funèbres et les rites de guérison.
C'est à ce niveau que la dimension sacrée apparaît avec le moins d'ambiguïté. Car, conformément au respect qui entoure les pratiques magico-religieuses, les musiques qui les accompagnent sont manipulées avec extrême prudence. Elles ne peuvent être interprétées hors contexte. De tels manquements entraîneraient de graves conséquences sociales en provoquant les forces invisibles qui gouvernent la marche du monde. Jouer de la musique funèbre sans décès, c'est ébranler la société entière et même provoquer ou souhaiter la mort d'une personne.. Comble de provocation, jouer la musique d'investiture d'un naaba en dehors de l'événement, c'est souhaiter la mort du souverain régnant pour en installer une autre !
Toutes ces raisons expliquent les nombreux interdits liés aux traditions musicales burkinabè. " Plus qu'un simple ornement, qu'un vêtement sonore approprié à telle ou telle circonstance de la vie individuelle ou communautaire, la musique est souvent le principal moteur de l'évènement auquel elle pratique " Laurent AUBERT, 1991
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1. omegawatches Le 19/10/2009 à 04:53
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